Un plan, une séquence
Posté par charles, le 13 janvier 2010 – 15:12 dans: CinémaLes films qui nous plaisent regorgent toujours de petites trouvailles techniques qui nous ravissent, parce qu’elles donnent à l’image une dimension spéciale et un ressenti très particulier. Lorsque David m’a proposé d’écrire sur le plan-séquence, j’ai tout de suite pensé à des exemples qui m’avaient bluffé. Mais procédons avec méthode.
# Quoi ?
Un plan-séquence, c’est une scène tournée en une fois avec une seule caméra et restituée telle quelle dans le film final, sans montage ni rien. La durée est variable, mais plus le même plan dure, plus sa maîtrise est difficile : les plus beaux plans-séquences durent quelques minutes.
# Quand ?
Donner une origine du premier plan-séquence serait un peu hasardeux. Les plus érudits parlent de Murnau (L’Aurore, 1927), d’autres vont le chercher chez les frères Lumière, mais clairement, il est un films dont on ne peut nier la forme volontaire d’un plan-séquence unique : La Corde (1948), d’Alfred Hitchcock. Depuis, c’est l’exercice à la mode, celui qui départage dans les milieux cinéphiles les grandes oeuvres des petites.
Depuis, Alexandre Sokourov a tourné L’Arche Russe, un film de 96 minutes sorti en 2002 et composé d’un seul long plan séquence. Il s’agit encore à ce jour du plus long plan séquence de cinéma jamais tourné.
# Comment ?
Il y a plusieurs manières de faire. La plus simple reste sans doute le plan fixe : le cadre ne bouge pas. On assiste alors à l’action comme si l’on était dans la scène, comme un objet dans le décor qui regarderait l’action, en spectateur omniscient qui ne prendrait pas part à l’action. Un bon exemple reste ce plan de Broken Flowers. La stabilité du plan, couplée à l’inaction de Bill Murray et à la musique lente et datée, traduit bien la solitude et l’ennui du personnage. Le plan dure, dure, dure… on en baillerait presque. Certes, le plan est coupé par un gros plan sur la bouteille et la coupe de champagne, mais on pourrait presque parler de master shot.
Dans le même genre, la caméra reste à un point fixe mais suit l’action, comme dans ces plans de Pierrot le fou : l’image est alors un panorama du paysage dans lequel évoluent les personnages. La caméra ne fait que tourner sur elle-même, avant de partir en petit travelling. Puis, rebelote à plusieurs reprises. Le spectateur, dont l’oeil est la caméra, regarde l’action comme un passant le ferait : il s’immobilise, tourne la tête, bouge à peine pour bien voir. On se sent comme un observateur, et l’on sourit comme on le ferait si on y était.
Une autre technique : le travelling, le vrai. Ici, on a deux possibilités. Soit la caméra et l’élément suivi restent à la même distance, comme dans ce plan de Paris Texas : le personnage avance, mais reste au même endroit, dans l’image. En résulte le sentiment d’être le personnage, de l’incarner depuis l’extérieur. Soit la caméra suit le personnage, mais celui-ci n’est pas fixe à l’écran : il se déplace dans le champ, comme dans ce plan de Coup de foudre à Notting Hill. On le voit, il s’agit déjà de maîtriser l’espace : presque une rue entière, encombrée et passante, est traversée par la caméra. Les symboles des saisons y sont perceptibles, pas de doute possible sur la métaphore. La nuance entre les deux idées est faible : on suit une progression, réelle pour l’un, symbolique pour l’autre, qui en dit long sur le personnage et sur la situation. Le plan-séquence, dans ce genre d’exemple, est un choix judicieux.
Et pour ceux qui font du « high level », il y a le plan séquence magistral. La caméra suit les personnages, suit l’action, sur une certaine distance, et passe outre les difficultés spatiales. On a le sentiment d’être dans la même ambiance que les personnages, de devoir subir les mêmes contraintes : tourner ici, enjamber cela, etc. Le cas de ce plan des Affranchis, resté célèbre, le montre bien. Tarantino est un grand fana de cet exercice de style : Jackie Brown, par exemple, en est truffé. Stabilité de l’image, plans et cadrages impeccables, profondeur de champ maîtrisée… Réussir un beau plan-séquence relève de la maestria. Et le spectateur, devant autant de contrôle, a des petites étoiles dans les yeux.
# Pourquoi ?
Le plan-séquence a donc, on l’imagine, une puissance évocatrice certaine. Le cinéma s’est bien entendu emparé de cette technique pour en varier les effets. Tenez, prenons cette scène de Douches froides : le spectateur est comme assis dans l’herbe, et écoute la conversation de Mickaël et Vanessa ; il est spectateur réel de la scène. Ou dans cette scène d’Old Boy ou celle-ci d‘Elève libre, très différentes : on suit l’action en direct. On est spectateur privilégié, mais on n’est pas réellement présent dans la scène, on flotte dans la pièce, invisible : c’est l’effet rendu par le travelling. D’autres utilisent le plan-séquence pour créer un rythme, une ambiance, comme Godard dans cette scène de Vivre sa vie : la musique, la danse nonchalante d’Anna Karina, les mouvements lents de la caméra qui n’arrête pas d’enregistrer, créent une ambiance légère, presque désinvolte. Partant de là, certains réalisateurs ont utilisé le plan-séquence pour mieux rompre le rythme. Le changement de rythme de cette scène de Shining crée l’inquiétude, celui de ce plan de Gummo permet la parenthèse comique, ou celui de cette scène du Sang des innocents crée la terreur. Le plan-séquence peut aussi servir à montrer la simultanéité de deux scènes adjacentes, comme le jeu extérieur/intérieur de cette scène de Citizen Kane. Il permet aussi de souligner la performance physique ou technique des acteurs, comme dans certaines scènes de danse, à l’image de ce plan d’Un jour à New York. Pas le droit à l’erreur !
Ensuite, d’autres éléments rendent le plan-séquence incroyable, mais on quitte le cadre rigide du plan strict. Les effets spéciaux ont fait de ce plan de Panic room une petite révolution. Le recoupage et le fondu enchaîné donnent un effet saisissant à cette scène de Contact.
# Pour conclure…
Quelques plans-séquences superbes, assez simples, permettent de donner toute la puissance émotive de sujets graves. J’ai pensé, notamment, à cet extrait de 4 mois, 3 semaines, 2 jours ou à celui-ci, extrait de Nos meilleures années. Vous m’en direz des nouvelles ! Et pour ceux qui voudraient revoir tous ces extraits à la suite pour mieux en différencier les enjeux techniques et évocateurs, je les ai réunis dans la playlist un plan, une séquence. A vous les studios !
A lire aussi :
- Destination Travelling
- On me voix, on me voix plus !
- Le gros plan
- Kill Bill 1 et 2 en une minute
- The top 250 best movies of all time Map
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Un Trackback
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[...] une grue ou encore avec une caméra sur l’épaule. Il est souvent associé et confondu avec le plan-séquence. Voici un aperçu en images de comment un travelling [...]
























Posté le 13 janvier 2010 à 15:22 | Lien permanent
Il me semble que le film Irréversible est composé e 5 ou 6 plan séquences.
Posté le 13 janvier 2010 à 15:27 | Lien permanent
http://fr.wikipedia.org/wiki/Empire_%28film_d%27Andy_Warhol%29
Posté le 13 janvier 2010 à 15:34 | Lien permanent
… Un ou deux films de De Palma auraient eu leur place … L’Esprit de Caïn, les plans d’ouvertures de Mission to Mars ou Snake Eyes, etc, etc
Je pensais aussi à PTU de J. TO ou ce film anglais de SF, les fils de l’homme
Posté le 13 janvier 2010 à 15:39 | Lien permanent
Mes plans séquences préférés restent ceux de De Palma : dans Blow Out à la gare de NYC ou encore les plans séquences multi caméra de Phantom of the Paradise… Je m’en lasse pas !
Posté le 13 janvier 2010 à 15:41 | Lien permanent
Je tiens à préciser que j’ai effectué des choix spécifiques pour illustrer mes propos. Des plans-séquences, il en existe bien plus, certains étant plus beaux que d’autres, et vous aurez sans doute des exemples bien plus percutants que les miens : n’hésitez pas à les déposer sur Vodkaster si vous les trouvez sur Youtube, et à les commenter, ici ou directement sur le site.
Je vous mets le lien pour en voir d’autres, ça se passe ici : http://bit.ly/8wamxE !
Posté le 13 janvier 2010 à 15:52 | Lien permanent
Quand on me parle de plan-séquence, je pense tout de suite à Brian de Palma font de nombreux films s’ouvrent sur des (faux) plans-séquences.
Pour une liste détaillée voir http://bit.ly/6PQL0z
Et http://bit.ly/72XrRw pour une autre analyse de cette technique, exemples à la clef
Posté le 13 janvier 2010 à 16:20 | Lien permanent
Un plan-séquence qui ne cesse de m’émouvoir, la scène d’ouverture des Harmonies Werckmeister de Bela Tarr : http://bit.ly/jEdOI
Posté le 13 janvier 2010 à 17:05 | Lien permanent
Et pour moi celle de Profession:Reporter (The Passenger)… Attention Spoiler ! http://www.youtube.com/watch?v=A3EO6DS6IRQ
Posté le 14 janvier 2010 à 01:00 | Lien permanent
Il y a aussi un plan séquence monstrueux dans Elephant
Posté le 14 janvier 2010 à 10:35 | Lien permanent
Oh oui je l’avais oublié celui de Elephant ! c’est vrai qu’il était vraiment beau !
Posté le 14 janvier 2010 à 11:53 | Lien permanent
Et un des plus impressionnants du cinéma d’action (le genre où c’est peut-être le plus difficile à mettre en œuvre), A tout épreuve de John Woo
Posté le 14 janvier 2010 à 12:34 | Lien permanent
regardez aussi celui de l’honneur du dragon (avec toni jaa) meme si c’est moins cinéphile, il est extremement bien fait
Posté le 15 janvier 2010 à 00:34 | Lien permanent
@Shikaka : Ah oui j’y pensais plus ! Dommage que la scène dépasse de peu les 3 minutes, sinon elle serait dans ma vodkathèque : http://www.youtube.com/watch?v=K06wDn3XsZE